Le regard de Fanon











Ce fût un long apprentissage
Âpre aux rêvasseries souvent
Au début
Quand la bonne mesure du poids de leurs regards
N'avait pas été prise encore
Et que je rebondissais sur ce qu'ils toisaient
De moi
Et, mais moins
Moi d'eux
Ce fût un lent rétrécissement
De cet espace
Où grillaient les écarts
Les manoeuvres
D'approche
De refus
Les échanges crépitants des signes
La déflagration des rencontres
Possibles
Ou non
Je dus apprendre à m'oublier
A ne plus avancer à l'ombre électrifiée
De leur envie
A trouver en amont des dunes
Des abris
Des plis soyeux où ne plus être
Sauf à l'être sans condition
Il déjeune là-bas
Tournant la tête
Me vient comme un appel
Le regard de Franz Fanon
Je voudrais bien qu'encore
Ma parure me soit fidèle
Qu'encore soit aisée ma reconnaissance
Pour ne pas avoir à penser
Aux séductions possibles
Qui volent dans la poussière
De son dos qui s'en va 








Août 2017








Lingeries






















Culottes
Brassières, soutien-gorge laconiques
Sous l'eau du lessivage
Offrandes muettes au dieu des commissures
Tous ces tours d'une magie approximative
Répétés avec une presque ferveur
Dédiés, le temps qu'il faut
Et l'application
A m'étonner moi-même
De dentelles
Juste assez, c'était le but
Mais d'ici-là que de jambages
Et de suggestibles tracas
T'en mettre
Plein
La vue et ailleurs
Pour m'immoler ensuite
Tout à fait chaude aux hanches
Mais secrète
Un truc
Entre tes mains et toi 
Des paquets de silence
Dans des boîtes en carton
Qui soupirent encore quand je les presse
De dire dans quel temps ils sont
Du passé bien lacé
Des cuisses qui présageaient
Et se voilaient de peu
Juste pour que tu le saches
J'adorais les vertus
Cachées sous ces satineries
Leur pudeur et leur crime
De se savoir vaincues
Avant d'avoir compris
Le tout me pend au nez
Vieilli, peut-être terne
Où je glissais ma  langue
Qui t'apprenait
En me déshabillant tout bas







Août 2017









Anthropophobe











Sur tout le corps
Les écailles huileuses
Qui m'indiquaient le Nord
Ont
Une à une
Partout
Sur tout le corps
Chuté
Cornée à vif
Je cherche
Dans les pupilles de mes pairs
Un peu des éclats
Que les moments de foi
La duplicité du vouloir
Avaient réverbérés
Quand en les observant
Je m'absorbais
Je cherche
Partout
Je cherche
Jusqu'à la sensation
A peine évanescente
D'une vraie nausée
Une défaite
Entérinée
La coupure visible aux poignets
Qui nous liait
De ma scission
Je n'en suis plus
Je reconnais
A travers leurs ventres
Gonflés
Gonflés
Les horizons fermés 
Par l'étrange apareunie
Venue me clôre
Jusqu'à l'engorgement
Plus de passage
Vers l'entendement 
Partout
Je les vomis
Plus ou moins
Un à un









Août 2017







L'aide



















Avant que tous, tous aient fondu dans leur rectangle atone
Avant qu'ils aient perdu les las, les autres, les mi-mots
Prends-moi

Avant que tout en ce lieu grand ouvert soit aplati aux angles et battu
Battu, tout aux standards de l'indivis
Hante-moi, un peu

Dis le moi, que c'est un moment qui passe
Ce droit fil vers l'uniforme et le mal
Devenu un axiome au banc des biologies

Avant que plus jamais, jamais
Ici, là, pareil, je ne me sente
Encore chez moi

Étrangère aux bruits de mes frères
Hébétée autant qu'eux par ce qu'ils deviennent
Que je guette aux détours 

Avant que plus aucun ne sache ce qu'était l'angoisse
Et l'ivresse et le sol laqué des idées
Prends-moi

Anéantis-moi dans cette impasse où tu te perds
Qui me laissait encore l'envie, l'envie
De serrer de l'ennui dans les paumes, que tu m'aurais offert

Ton ennui, bien plaqué aux lieux des tatouages
Ton ennui comme la seule marque indescriptible
Le luxe d'une vie qui se chercherait, d'abord












Juillet 2017












Peaux Mortes









Je suis assise 
Presque à tes côtés
Nous nous observons
Nuit et jour
Seul partenaire de mes questions
Ma limite
Corps inconnu
Passion
Le moindre grincement dans mes amours
Le moindre pli dans mes amers
Et tu te sépares de mes futilités
Pour mener à bien vaille que vaille
Tes tâches encombrantes
Mon petit frère
Mon seul aimé
Mon dos et son ventre
Mon estomac révolté
Ma langue
Présence de ma présence
La seule trace qui fondra dans la glaise
Engagé tout entier dans la cause perdue d'avance
Je te palpe et te berce
Tu écoutes
Je te secoue et te perce
Tu écoutes
Parfois
Allié et ennemi
Mon étrange
Je suis installée pour un temps
Dans ton usine machiavélique
Et n'y suis reine que le dimanche
Quand je crois pouvoir mener à bien
Mes rêves infantiles d'incognito
Sans que tu t'éveilles
Avec la force démesurée des bactéries par milliards
Et de la bruyante activité des synapses
Perdus l'un et l'autre
Dans ce qui s'ignore de ce qui nous lie







Avril 2017













Surcharge















Tout est calme
Enfin
Les vents des grâces se sont pliés
La quête, la quête a repris ses paresses amphibiennes
On passe
Le sucré m'adoucit
Le désir, le désir a lâché sa salive
Sec, le corps craquèle
Entouré par des bardas de graisse
Équilibre précaire de cette forme inconnue 
Reniée jusqu'en ses bords
Mon tuyau seul m'excite
Système qui lui au moins se vide
L'aliment m'irise
Mes zones érogènes ont sombré dans les sucs
Je n'aime plus qu'à manger
Le reste s'est oublié
Je sais mieux ainsi qui rentre
Et ce que j'en fait quand il sort







Février 2017





Rangement













On a cru, on a cru à la vive solution finale
Reconduite comme un credo
Le boulot, le boulot
Le tout bien enveloppé
En un ultime coup de main flambant neuf
Venant à bout des faits
Venant à bout des tâches
Régler, tout régler
C'est ce qu'on croyait
On se sentait toujours un peu à la traîne
Mal rythmée, mal embouchée, trop lente
Surprise par la pesanteur de cette masse inerte
 À toujours mettre en route
De ces accidents se renouvelant sans interruption
Sous les lueurs de l'achèvement
On se disait plus vite 
Plus vite
La liste est longue des devoirs aux matières
Des besognes, des accomplissements
Tous envisagés, tous présents
En ligne vers leur moment, enfin leur moment
On se pressait, on s’essoufflait à accomplir
Toujours peinée par la pression du temps
Le temps toujours devant
Puis vint un léger bruissement
Celui de l'entendement quand il craque
La fissure dans les mythes qui vous embobinent
S'érigent en place du je-ne-sais quoi
Et on comprit que là n'est pas le tempo
Dans la finitude
Que le tout reste à faire se fait à son pas
Que sans bousculade
Sans presque qu'on y soit
S'honore le contrat tacite qui nous lie aux choses
Qui n'ont rien à dire
Sur ce qu'on leur doit













Février 2017







Moindre mal






















Replier, ranger, arracher, jeter
Repousser bien au fond
Sous la ramure
Qu'il n'y ait pas vraiment
Quoi qu'on fasse
Toujours
Quelque chose en trop
Des verbes haut-placés sur des idées folles

Des chagrins sévères fondant à la surface des bains
Des kilogrammes autour des hanches
Chargés d'ennui graisseux
Des insomnies
Des insomnies puis de vastes brossages de dents
Des peines à s'y soustraire
Des appels en moins
Si on s'oubliait
De l'abus dans les coins sombres
Des convulsions qui s'épuisent
Et des mots qu'on regrette
Un peu
De l'amnésie, surtout, de l'amnésie
Trop tard
De vastes couloirs et les pas qu'on raisonne
Avec
Au fond
La régulation parfaite











2  janvier 2017
















Bonne année










Nous en aurons lancé des appels
Ouvertes nos gorges jusqu'à leur déchirure
Chaque alliance conclue, chaque caresse offerte
Accordées pour s'extraire
De l'engourdissement muet qui nous veille
Et crié, crié
Pointant notre droit intangible et nerveux
À dire l'unique de nos êtres
Agités, affairés
Effacés un peu dans les cacophonies
Fredonnant au son des gongs de nos frayeurs
Éthérés, écartelés
Stupeur atavique qui chante à tue-tête
Pour croire enfin possible
De ne jamais devoir se taire



Nous en aurons jeté des palanquées de bruits
Encore, encore des bruits
Et des musiques
Des chants et des louanges
Jusqu'à assourdir la bonne volonté du néant
Hurlant autour des autels
Leur sacrifiant la chair inaudible
Nous tendant toujours mieux vers la rupture
Les cordes effilées, tirées jusqu'à l'arcade
Pour entendre la réponse
Nos voix
Nos voix ruisselantes
Lancées très haut vers la certitude
D'où nous revient l'écho
Encerclant le vide interstellaire
Où le silence est Dieu



















31 Décembre 2016





Calendes bioniques





Et quelle année ?
Quelle année ?
L'âge, le temps de l'âge égaré
Heurtant à chaque avancée les mêmes rudesses
Les créations innombrables d'un monde exsangue
Essoufflé, s'effondrant en geignant dans nos mains

L'envelopper dans les bras qui continuent d'y nager
Creuser jusqu'au fond de ses yeux  pour en extraire
L'idée d'homme
Éperdue, ravinée, incertaine
S' y chercher, soi, en vain
En vain

L'âge et la sagesse
Petits donjons dorés
Mis à miroiter dans le fond des rêves pourpres de la jeunesse
L'existence. Rétrospective de l'impossible
Heurt régulier. Régulier
Où la perplexité entraîne le savoir
En maîtresse jamais rassasiée

Et quelle année ?
Qui voit chaque année
La part d'humain se fendre
Le vœu pieux d'advenir s'émietter
Petit, petit ! 
La coupe déborde de notre humus
De ce que nous devions connaître et dompter
Qui pend, nous perd, nous enterre


Pas plus de mensonges à plat sur les écrans
Qu'ailleurs, qu'ailleurs
Le seul cumul boulimique de faits des effets
Une fièvre à défaire les millions de millions d'heures vaines à transpirer
Les miens !
Les miens !
Et qui suis-je à les vomir en les enlaçant ? 







 Novembre 2016













Reflux acides














Les corps encaissent
Les pupilles se tournent vers le fond des jours meilleurs
Et chaque cellule une à une déclare forfait, murmure, assoiffée
Pensez-y, pensez aux temps
Où les vers de terre sortaient par dizaines
Où vous les teniez du bout de vos doigts
Interrogeant le sens des vents et la nuit
Le goût des mûres aussi

Les enjambées sont plus lentes
Et la peur
De ne pas pouvoir porter tout cet avenir béant
Vous regardiez le pôle
Et pressiez le sable des ruisseaux sous vos pieds
Manger est un meurtre décalé
Et vous voudriez pleurer
Sur les secousses inutiles qui bousculent l'air

Appelez à l'aide ?
Tous sont amoindris
Pliés par dessus les craintes d'une folie ancienne
Qui aurait enfin percé sa peau diaphane
Libéré son fiel et l'ulcère
Dans les songes, l'ulcère
Se vidant sur le chyme du monde qui était vôtre aussi












Novembre 2016


Thébaïde


























Trop près, trop loin
Entre les deux
Mes congénères m'enveloppent et me brûlent
Toujours ardemment convoitant mes songes, leur poussière, leurs dunes
Pour les limer, les tondre
Puis
Les laisser,  les laisser
Rejetant avec délicatesse le murmure des ententes
Hors de l'enclos où sont les chants
Pas assez loin, trop près
Électrocutée aux affiliations pas plus loin
Cherchant le point d’arrimage
Le léger point de butée de l'errance
Entre soi avec eux
Entre nous fissuré
Entre soi pour moi
Qui divague plus près
Pourquoi quand la frontière n'est qu'ortie
Et le pas à pas mené de main de maître
Sa main qui m'étranglera toujours avec zèle
Je la veux plus loin
Trop étranger et trop connu
La quête de l'autre
Me faisant quelques signes
Debout loin sur sa berge
Que je prends pour des salves lancées contre mes peaux
Alors que, peut-être













Octobre 2016







L'expérience

























Et n'est-ce que ce qui reste ?
De la violence sans fard de l'expérience
Ce qui reste, drainé par l'oubli et par son langage
N'est-ce qu'une perte ?
Le film de quelques mots, traîtres, infatués
Là pour jeter au visage du monde
Le voile inconsistant de l'ingratitude à soi
Et le temps
Où sont toutes ces strates de réel
Qui se sont tant entrechoquées contre ma peau
M'ont tant donné à retordre leur fil
M'ont tant donné à ordonner leur chaos
Quelques mots qui racontent
Une ombre
La sensation de brûlure d'un pari perdu
Une existence, une existence
Ramenée au fatras poli d'une formule
Au passé
L'affreuse ride au front du passé
Je me suis donc perdue, celle qui devait survivre
Arrimée à des barges mal dessinées
Je ne lui sais pas gré, pas gré
Elle s'efface dans la mièvrerie des verbiages
L'expérience laisse quelques traces au fond des pupilles
Délitée au présent par le pouvoir corrupteur des mots








Octobre 2016







Peau d'âme
















Chaque peau bien close
Réduite à sa propre consistance
L'autre n'arrive en moi que par les narines
Pendant qu'il tisse sans faillir les matières de sa présence
Il lance dans les airs ses appels
Adresse par à-coups  ses définitions
Aux ombres des siens
Je balance d'un méconnu à l'autre
Assaillie par ses bruits confus et par sa mêmeté
Recroqueviller quelque part au fond de soi
L'absence d'issue
La brutalité saillant sous la contiguïté
Cette impossible familiarité de l'espèce













Paris

Octobre 2016