L'aide



















Avant que tous, tous aient fondu dans leur rectangle atone
Avant qu'ils aient perdu les las, les autres, les mi-mots
Prends-moi

Avant que tout en ce lieu grand ouvert soit aplati aux angles et battu
Battu, tout aux standards de l'indivis
Hante-moi, un peu

Dis le moi, que c'est un moment qui passe
Ce droit fil vers l'uniforme et le mal
Devenu un axiome au banc des biologies

Avant que plus jamais, jamais
Ici, là, pareil, je ne me sente
Encore chez moi

Étrangère aux bruits de mes frères
Hébétée autant qu'eux par ce qu'ils deviennent
Que je guette aux détours 

Avant que plus aucun ne sache ce qu'était l'angoisse
Et l'ivresse et le sol laqué des idées
Prends-moi

Anéantis-moi dans cette impasse où tu te perds
Qui me laissait encore l'envie, l'envie
De serrer de l'ennui dans les paumes, que tu m'aurais offert

Ton ennui, bien plaqué aux lieux des tatouages
Ton ennui comme la seule marque indescriptible
Le luxe d'une vie qui se chercherait, d'abord












Juillet 2017












Surcharge















Tout est calme
Enfin
Les vents des grâces se sont pliés
La quête, la quête a repris ses paresses amphibiennes
On passe
Le sucré m'adoucit
Le désir, le désir a lâché sa salive
Sec, le corps craquèle
Entouré par des bardas de graisse
Équilibre précaire de cette forme inconnue 
Reniée jusqu'en ses bords
Mon tuyau seul m'excite
Système qui lui au moins se vide
L'aliment m'irise
Mes zones érogènes ont sombré dans les sucs
Je n'aime plus qu'à manger
Le reste s'est oublié
Je sais mieux ainsi qui rentre
Et ce que j'en fait quand il sort







Février 2017





Rangement













On a cru, on a cru à la vive solution finale
Reconduite comme un credo
Le boulot, le boulot
Le tout bien enveloppé
En un ultime coup de main flambant neuf
Venant à bout des faits
Venant à bout des tâches
Régler, tout régler
C'est ce qu'on croyait
On se sentait toujours un peu à la traîne
Mal rythmée, mal embouchée, trop lente
Surprise par la pesanteur de cette masse inerte
 À toujours mettre en route
De ces accidents se renouvelant sans interruption
Sous les lueurs de l'achèvement
On se disait plus vite 
Plus vite
La liste est longue des devoirs aux matières
Des besognes, des accomplissements
Tous envisagés, tous présents
En ligne vers leur moment, enfin leur moment
On se pressait, on s’essoufflait à accomplir
Toujours peinée par la pression du temps
Le temps toujours devant
Puis vint un léger bruissement
Celui de l'entendement quand il craque
La fissure dans les mythes qui vous embobinent
S'érigent en place du je-ne-sais quoi
Et on comprit que là n'est pas le tempo
Dans la finitude
Que le tout reste à faire se fait à son pas
Que sans bousculade
Sans presque qu'on y soit
S'honore le contrat tacite qui nous lie aux choses
Qui n'ont rien à dire
Sur ce qu'on leur doit













Février 2017







Moindre mal






















Replier, ranger, arracher, jeter
Repousser bien au fond
Sous la ramure
Qu'il n'y ait pas vraiment
Quoi qu'on fasse
Toujours
Quelque chose en trop
Des verbes haut-placés sur des idées folles

Des chagrins sévères fondant à la surface des bains
Des kilogrammes autour des hanches
Chargés d'ennui graisseux
Des insomnies
Des insomnies puis de vastes brossages de dents
Des peines à s'y soustraire
Des appels en moins
Si on s'oubliait
De l'abus dans les coins sombres
Des convulsions qui s'épuisent
Et des mots qu'on regrette
Un peu
De l'amnésie, surtout, de l'amnésie
Trop tard
De vastes couloirs et les pas qu'on raisonne
Avec
Au fond
La régulation parfaite











2  janvier 2017
















Bonne année










Nous en aurons lancé des appels
Ouvertes nos gorges jusqu'à leur déchirure
Chaque alliance conclue, chaque caresse offerte
Accordées pour s'extraire
De l'engourdissement muet qui nous veille
Et crié, crié
Pointant notre droit intangible et nerveux
À dire l'unique de nos êtres
Agités, affairés
Effacés un peu dans les cacophonies
Fredonnant au son des gongs de nos frayeurs
Éthérés, écartelés
Stupeur atavique qui chante à tue-tête
Pour croire enfin possible
De ne jamais devoir se taire



Nous en aurons jeté des palanquées de bruits
Encore, encore des bruits
Et des musiques
Des chants et des louanges
Jusqu'à assourdir la bonne volonté du néant
Hurlant autour des autels
Leur sacrifiant la chair inaudible
Nous tendant toujours mieux vers la rupture
Les cordes effilées, tirées jusqu'à l'arcade
Pour entendre la réponse
Nos voix
Nos voix ruisselantes
Lancées très haut vers la certitude
D'où nous revient l'écho
Encerclant le vide interstellaire
Où le silence est Dieu



















31 Décembre 2016





Calendes bioniques





Et quelle année ?
Quelle année ?
L'âge, le temps de l'âge égaré
Heurtant à chaque avancée les mêmes rudesses
Les créations innombrables d'un monde exsangue
Essoufflé, s'effondrant en geignant dans nos mains

L'envelopper dans les bras qui doivent continuer d'y nager
Creuser jusqu'au fond de ses yeux  pour en extraire
L'idée d'homme
Éperdue, ravinée, incertaine
S' y chercher, soi, en vain
En vain

L'âge et la sagesse
Petits donjons dorés
Mis à miroiter dans le fond des rêves pourpres de la jeunesse
L'existence. Rétrospective de l'impossible
Heurt régulier. Régulier
Où la perplexité entraîne le savoir
En maîtresse jamais rassasiée

Et quelle année ?
Qui voit chaque année
La part d'humain se fendre
Le vœu pieux d'advenir s'émietter
Petit, petit ! 
La coupe déborde de notre humus
De ce que nous devions connaître et dompter
Qui pend, nous perd, nous enterre


Pas plus de mensonges à plat sur les écrans
Qu'ailleurs, qu'ailleurs
Le seul cumul boulimique de faits des effets
Une fièvre à défaire les millions de millions d'heures vaines à transpirer
Les miens !
Les miens !
Et qui suis-je à les vomir en les enlaçant ? 







 Novembre 2016













Reflux acides














Les corps encaissent
Les pupilles se tournent vers le fond des jours meilleurs
Et chaque cellule une à une déclare forfait, murmure, assoiffée
Pensez-y, pensez aux temps
Où les vers de terre sortaient par dizaines
Où vous les teniez du bout de vos doigts
Interrogeant le sens des vents et la nuit
Le goût des mûres aussi

Les enjambées sont plus lentes
Et la peur
De ne pas pouvoir porter tout cet avenir béant
Vous regardiez le pôle
Et pressiez le sable des ruisseaux sous vos pieds
Manger est un meurtre décalé
Et vous voudriez pleurer
Sur les secousses inutiles qui bousculent l'air

Appelez à l'aide ?
Tous sont amoindris
Pliés par dessus les craintes d'une folie ancienne
Qui aurait enfin percé sa peau diaphane
Libéré son fiel et l'ulcère
Dans les songes, l'ulcère
Se vidant sur le chyme du monde qui était vôtre aussi












Novembre 2016


Thébaïde


























Trop près, trop loin
Entre les deux
Mes congénères m'enveloppent et me brûlent
Toujours ardemment convoitant mes songes, leur poussière, leurs dunes
Pour les limer, les tondre
Puis
Les laisser,  les laisser
Rejetant avec délicatesse le murmure des ententes
Hors de l'enclos où sont les chants
Pas assez loin, trop près
Électrocutée aux affiliations pas plus loin
Cherchant le point d’arrimage
Le léger point de butée de l'errance
Entre soi avec eux
Entre nous fissuré
Entre soi pour moi
Qui divague plus près
Pourquoi quand la frontière n'est qu'ortie
Et le pas à pas mené de main de maître
Sa main qui m'étranglera toujours avec zèle
Je la veux plus loin
Trop étranger et trop connu
La quête de l'autre
Me faisant quelques signes
Debout loin sur sa berge
Que je prends pour des salves lancées contre mes peaux
Alors que, peut-être













Octobre 2016







L'expérience

























Et n'est-ce que ce qui reste ?
De la violence sans fard de l'expérience
Ce qui reste, drainé par l'oubli et par son langage
N'est-ce qu'une perte ?
Le film de quelques mots, traîtres, infatués
Là pour jeter au visage du monde
Le voile inconsistant de l'ingratitude à soi
Et le temps
Où sont toutes ces strates de réel
Qui se sont tant entrechoquées contre ma peau
M'ont tant donné à retordre leur fil
M'ont tant donné à ordonner leur chaos
Quelques mots qui racontent
Une ombre
La sensation de brûlure d'un pari perdu
Une existence, une existence
Ramenée au fatras poli d'une formule
Au passé
L'affreuse ride au front du passé
Je me suis donc perdue, celle qui devait survivre
Arrimée à des barges mal dessinées
Je ne lui sais pas gré, pas gré
Elle s'efface dans la mièvrerie des verbiages
L'expérience laisse quelques traces au fond des pupilles
Délitée au présent par le pouvoir corrupteur des mots








Octobre 2016







Peau d'âme
















Chaque peau bien close
Réduite à sa propre consistance
L'autre n'arrive en moi que par les narines
Pendant qu'il tisse sans faillir les matières de sa présence
Il lance dans les airs ses appels
Adresse par à-coups  ses définitions
Aux ombres des siens
Je balance d'un méconnu à l'autre
Assaillie par ses bruits confus et par sa mêmeté
Recroqueviller quelque part au fond de soi
L'absence d'issue
La brutalité saillant sous la contiguïté
Cette impossible familiarité de l'espèce













Paris

Octobre 2016






Anémie d'amour









Aux aubes
C'est aux aubes que les cartilages crissent
Secs
Oh secs
Du défaut d'atour
Sous la canopée
Les nervures délicates de mes vies s'enfoncent dans l'avenir
Par à-coups ou par la lente détermination de mes fronts tenaces
Par la patience aussi
Se brode fil à fil sous les aiguilles de ma volonté
L'histoire de mon bien
Ma précise affectation dans les méandres de mes choix
Et là, je vis la présence endémique d'un enthousiasme
Toujours régénéré par l'idée
De mon dos précis attendant l'heure
Appuyé aux angles des aéroports
Léger et venteux comme une brise
Mais présent assez pour qu'il m'emporte
Vers les zones encore inconnues
De mon dessein
À pleines mains
Dans l'argile temporel
C'est une vie ciselée avec délicatesse
Un artisanat de haute précision 
Mais c'est aux aubes
Aux aubes  
Entre les  feuilles de route et ma volonté sans faille
Que se penche jusqu'au sol la fatigue
La même
La même
Qui donne à tout ce flux sanguin de la passion
Un soudain besoin de s'étendre
S'allonger enfin pour entendre
Bruissant sous lui sur un rythme beaucoup trop lent 
Pour apaiser par son content d'hématies
L'anémie d'amour





Septembre 2016





Tête la première






















S'asseoir au centre de l'action et du calendrier
Oublier un temps
Le confort mou des tâches
Oublier si profond que s'effacerait l'air
Que l'on se donnerait si l'on avait des dents
Plein la bouche
Et un sourire laqué

 Vers la tyrannie du bonheur, refuser
De glisser
Contempler sans ciller l'immense abîme
De nos ambiguïtés
Et les traces grasses laissées sur le sol de nos rêves
L'Idéal. L'Idéal
Résistance de l'acier aux intempéries des artifices

D'abord penser
Et puis penser
Pour vivre des vies d'abord les regarder
S'entendre s'étendre
S'observer danser
Convier la pensée au banquet
Les convives un peu lointains
Les amitiés précaires
 
Penser au loin et penser trop
Pour se défaire
Regarder vers les sud possibles
Et les routes que tracent les avions
Dans un départ comme la seule maison
Où l'on a plaisir à rentrer 








Juillet 2016







Janet

























Au matin, j'aurais passé les doigts dans ses cheveux
Plusieurs fois
Laissé ma paume les effleurer pour en arrêter la couleur
Elle aurait fermé les yeux et repoussé jusqu'au bord des falaises
Le silence que nous occupions depuis si longtemps
Elle aurait su
Et m'aurait cédé une part de son fardeau, les punitions démesurées
Choisies pour cautériser les bouches de ceux qui saignent trop souvent
J'aurais pu dormir enfin et nous nous serions assises
Toutes emmêlées dans les fibres des mots
Condamnées à la réclusion dans la fibre des mots
Mais pas tristes
Ni épuisées
J'aurais su
Et ce que les murs qui nous enlacent protègent
Je l'aurais su
Les résonances dans nos boîtes crâniennes
 Trop étriquées pour les chevauchées abruptes
Et la mer
L'extrême solitude confortable comme la seule évidence
Apprise par nécessité
Et ses récits renaissant sans attendre
Des entrailles de ceux qu'on a tant regardé
J'aurais oublié
Les noms et elle aurait déchiré les pages
Chacune à notre tour
Nous aurions pu nous accrocher les poings aux cordages des phrases
Et nous balancer
Nous n'aurions jamais négligé la lumière
Ni son absence






À Janet Frame 









 Juillet 2016





Madame Satie










En allant, derrière le bleu de couteau de ses prunelles
Chercher les mystères qui m'appartiennent
J'aurais bordé ses insomnies de la soie vive de mes lavallières
Nous aurions regardé les foules en leur tournant le dos
Et dilapidé notre pécule en huîtres de Belon
Autour de ses paroxysmes méticuleusement festonnés
J'aurais enroulé les fils de ma songerie
Et nos mains, chacune un peu rhumatisante
Auraient fermé les portes aux intrusions de ceux qui savent
Nous gardant indemnes, dans une semi-obscurité
Pour les naissances non désirées
Nous n'aurions jamais su l'heure avec méthode
Mais respecté sans en parler
Des engagements encore inconnus à nous-mêmes
Comme s'il en pleuvait ; des nuées d'idées féroces ou impromptues
J'aurais au soir fredonné quelques-unes des Gnossiennes
Et pleuré chaudement sur les cohortes de talents inconnus
Ayant sombré sans bruit au fond du port d'Honfleur
Le Fa dièse aurait fait vibrer de toute sa fatuité
Des groupes d'amis qu'il aurait fui quand il était trop tard
Je l'aurais soutenu aux détours glissants
Des fonds sans borne de la solitude
Il m'aurait demandé parfois un peu de mousse
J'aurais su lui dire qu'on s'en passe aussi
Et sur ce radeau fermé à l'importun
Nous aurions transpiré nos plus belles pages dans un joli silence
Perdus, l'un et l'autre
Pour les bourdonnements imprécis de notre cause commune




À Erik Satie











Mai 2016









Alma Mater












On a beau, on a beau l'invoquer
La fibre de son hymen est  dure à la détente
Et si la tête haute de temps à autre je crois marcher
Ce n'est certes pas grâce au voile dont elle a enveloppé le paquet
Sur la route de l'entre-deux
Le cours des eaux célestes
Pas de buttée discrète
L'ouverture en tous sens et les sens aux aguets
Gagnée aux rencontres funestes mais grandioses
À la loi des pénétrations surprenantes
Et plus j'en sais et plus j'en veux
 Dévouée sans doute aucun à l'ouverture, la perdition incluse
Les traînes dans lesquelles elle se prenait les pieds m'étranglent
Comment avoir confié nos sorts entre toutes à son incorrigible ignorance des faits ?

Le fatum de sa candeur millénaire
Résiste à la grandeur spontanée du propos
Où la prendre la femme
Bafouée, perdue dans une matrone pour toujours bornée sous l'auréole
Sans plier sous la prière, la formule de l'étrange
À l'âcre ange merci pour la visite
Le fruit de mes entrailles explosera
Qu'elle le sache ou non
Dans la quête d'un point de conjoncture doux
La mise à disposition des écarts vertigineux
Pour nos mystères en tous genres
Puisqu'il s'agit de l'éclairer, je n'ai de peur
Que ce savoir discret que j'y ai acquis
Si elle est plus sombre
La voix vénale est aussi plus profonde








Août 2011




Plainte de Dos

























Les reins s'éveillent brutalement sous le poids du monde
Saturés aujourd'hui de devoir le porter
Le dos crisse sous la chute des pierres
Qui ont déboulé des sommets

Chacun le porte à sa façon, le monde
Il n'en est pas léger pour autant
Il s'infiltre aux lombaires et craque
Pinçant entre ses doigts le cartilage des songes

L'apophyse sait la pesanteur
Elle sait l'immobilité dans le noir rampant
Pliés, les disques. Usés sous tant de contractions
Qu'ils n'en peuvent plus de se méprendre

Le nerf génito-fémoral éveillé à l'excès
Peine à se souvenir des lointaines nuits blanches
C'est l'heure de l'immobile, seules les épaules se haussent
Il n'en peut plus du stagnant, sous tant de contradictions, le dos s'épuise







Janvier 2016






Recouvrir le monde


























 Si ce qui semblait essentiel s'est dispersé par brassées entières
Au vent d'évidences méconnaissables
Est-ce parce que des valeurs inconnues ont recouvert celles qui me portaient
Une surface seulement, est-ce ce qui nous crée ?

Je me penche chaque jour et ne vois qu'une plaine
Où la seule tiédeur est celle d'un sang qui coule
Où l'inouï de la forfaiture glisse d'un bout de l'horizon à l'autre
Et où la densité du crime et du mensonge est réduite à quelques mots jetés pour recouvrir le monde

Qu'est devenu l'esprit
Avec lui la connaissance du fait qui nous mine et nous transcende 
Celui de notre vacuité ?
Notre force de destruction a écrasé notre savoir

Je croyais  qu'il s'agissait d'une simple poussée
Qui aurait éloigné quelques temps les méandres
De la curiosité de l'autre, de la curiosité de soi
Mais les yeux qui écoutent sont morts et rien ne les a remplacés
L'espace habité maintenant d'un bruit de fond sans note
N'a plus d'écho au cri, plus aux gémissements
Pris dans des millions d'images minuscules
Lovées, raidies dans les creux de la main


























Janvier 2016